Mon monde, mon âme et le reste

Mon monde, mon âme et le reste

Lettre de Balzac à « L’Étrangère »

HBalzac

Vienne, juin 1835]

Tu sens bien, ma chère bien-aimée que je n'ai pas l'âme assez étroite pour distinguer ce qui est à toi de ce qui est à moi, tout est à nous, cœur, âme, corps, sentiments, tout, depuis la moindre parole jusqu'au plus léger regard, depuis la vie jusqu'à la mort, mais ne nous ruine pas, car je t'enverrai cent autrichiens pour un ; et tu crieras à la folie. Mon Ève adorée, je n'ai jamais été si heureux, je n'ai jamais tant souffert. Un cœur plus ardent que l'imagination n'est vive est un funeste présent quand le bonheur complet n'étanche pas la soif de tous les jours. Je savais tout ce que je venais chercher de douleurs et je les ai trouvées. Là-bas, ces douleurs me semblaient le plus grand des plaisirs, et je ne me suis pas trompé. Les deux parts sont égales. Pour cela, il a fallu que tu fusses embellie et rien n'est plus vrai. Hier encore, tu étais à rendre fou. Si je ne savais pas que nous sommes liés à jamais, je mourrais de chagrin ; aussi ne m'abandonne jamais, car ce serait un assassinat. Ne détruis jamais la confiance qui est notre seul bien complet dans cet amour si pur. N'aie pas de jalousies qui n'ont jamais de fondement. Tu sais combien les malheureux sont fidèles ; les sentiments sont tout leur trésor, leur fortune, et nous ne pouvons pas être plus malheureux que nous le sommes ici.

Rien ne peut me détacher de toi, tu es ma vie et mon bonheur, toutes mes espérances. Je ne crois à la vie qu'avec toi. Que peux-tu craindre ? Mes travaux te prouvent mon amour, et ça a été préférer le présent à l'avenir que de venir ici. C'est la bêtise de l'amour ivre, car j'ai reculé pour jouir de ce moment, de plusieurs mois les jours où tu crois que nous serons libres, plus libres, car libres, oh je n'ose pas penser à cela. Il faut que Dieu le veuille. Je t'aime tant et tout nous unit si bien que cela sera, mais quand ?

Allons, mille baisers, car j'en ai une soif que ces petites surprises ne font qu'accroître. Nous n'aurons ni une heure, ni une minute. Ces obstacles attisent une telle ardeur que je fais bien, crois-moi, de hâter mon départ.

Je te presse de tous côtés sur mon cœur, où tu ne tiens que moralement, je voudrais t'y garder vivante.

Balzac



11/01/2015
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